Le français des Français et celui des autres

« [É]crivaine » ne se dit pas. Écrivain et auteur n’ont pas de féminin (peu importe ce qu’en disent certaines assos, c’est juste moche). Professeur non plus, d’ailleurs. :) 

Tu écri[s] « Ginny lança les boxers de Drago à son visage » les boxers ? [I]l en met plusieurs ?

Le substantif ‘agresseuse’ n’existe pas. L’usage du masculin, pour les fonctions par exemple (directeur, président) est déterminé par l’Académie française. Pourquoi vouloir à tout prix féminiser à outrance ? Une personne qui assiste dans les accouchements est une sage-femme, même s’il s’agit d’un homme. Le masculin doit rester masculin et le féminin doit rester féminin.
Sauf à vouloir se couvrir de ridicule.

 

Ceci est un échantillon de reviews que j’ai reçues récemment, où les revieweurs soulevaient des fautes qu’ils avaient remarquées (certains plus poliment que d’autres, on s’entend). Dans ces trois cas, j’ai refusé de changer une seule lettre de ce que j’avais écrit, parce que ces mots ne sont absolument pas fautifs pour moi. Comment est-ce possible, vous demandez-vous. C’est très simple : je ne parle (n’écris) pas le même français que les Français.

Politiquement, géographiquement, climatiquement, vous me prendrez rarement à avouer que je suis Québécoise. Linguistiquement, par contre, je le suis, je ne m’en cache pas et je ne m’en excuse pas. J’écris et je publie en ligne depuis 2004, sur HPF depuis 2007. Des commentaires comme ceux que j’ai copiés ci-dessus, ce n’est pas nouveau que j’en reçois, de la part de revieweurs qui ne me connaissent pas du tout, d’autres qui savent très bien qui je suis et d’où je viens, et même de mes beta-lecteurs !

C’est ce qui m’a poussée à écrire ce petit article sur la langue – la version du français – avec laquelle on décide d’écrire.

 drapeau-France-Quebec-800x541© Nicolas Raymond

C’est notre choix

Personnellement, j’ai la chance d’avoir un père français, donc beaucoup de famille et d’amis en France. En plus, je fréquente le forum HPF depuis plus de huit ans, alors j’ai pas mal assimilé le français de France. Je sais ce qui est québécois et ce qui est français, et je peux donc faire un choix conscient sur les termes que j’utilise, à l’oral comme à l’écrit.

Ça fait un moment que j’ai fait le choix d’adapter autant que possible ce que j’écrivais à ceux qui me lisaient. Parce que je savais que 90 % de mes lecteurs étaient en France et je trouvais stupide de ne pas écrire pour ce public alors que je savais comment. Ainsi, les personnages de mes histoires célébreront toujours leur anniversaire et tomberont amoureux (même si dans la vraie vie j’ai des fêtes et je tombe en amour).

À l’inverse, il y a des « québécismes » que j’embrasse et que je ne remplacerais pour rien au monde. Une fin de semaine ne sera jamais un week-end, et je trouve idiot de porter un seul pantalon, short ou boxer. Mais surtout, comme j’ai répondu à deux des commentaires ci-dessus, au Québec, la langue française a décidé de ne pas être misogyne et de féminiser tout ce qu’elle pouvait féminiser. C’est avec fierté que j’écris « auteure », « professeure », « mairesse » et « présidente ». Le choix de ne pas adopter la façon française de parler de « madame le professeur McGonagall » a été particulièrement facile à faire.

Cela a été mon choix. D’autres auteurs dans ma situation pourraient faire le choix de passer à 100 % au français de France, ou au contraire de ne rien changer du tout à leur français à eux. Mais il ne faut pas oublier que certains peuvent ne pas connaître le français de France au point de pouvoir faire un choix. Il ne faut pas leur en vouloir, donc, si leurs personnages écoutent la télévision plutôt que de la regarder !

 langue

Même la grammaire fait ce qu’elle veut !

Il n’y a pas que le vocabulaire qui change d’un endroit à l’autre, certains aspects de la grammaire aussi peuvent varier. Il y a deux changements particuliers entre la France et le Québec :

En France, l’espace avant les points d’exclamation et d’interrogation est obligatoire ; au Québec, elle ne l’est pas. Sa présence n’est pas une erreur, mais elle n’est pas requise. Vous pouvez voir dans cet article justement que j’ai adopté les espaces devant ces points. Des fois je me sens un peu seule chez moi à écrire comme ça, mais personne ne peut me dire que je fais des fautes.

Les accents sur les majuscules, par contre, c’est le contraire : en France, on ne voit jamais de É, de À ou de Ê ; c’est au Québec que ceux-ci sont obligatoires. Que les sites HPF soient incapables de supporter les É a donc tendance à m’irriter, puisque quand j’écris je les mets automatiquement et je dois tous les enlever par la suite.

(Et oui, au cas où vous vous demandiez, oui, c’est à cause de moi qu’il y a un É aux Éditions HPF !)

 lardons
On mange peu de lardons au Québec, mais au moins quand on le fait ils sont propres !

Cela dit, on écrit quand même la même langue, hein !

À l’époque où j’étais modératrice sur HPFanfiction, ma petite bête noire était les dialogues mal ponctués, particulièrement ceux qui mettaient un point devant une incise plutôt qu’une virgule. Bon nombre de mes reviews de cette époque en sont donc qui expliquent à l’auteur les règles de la ponctuation française.

La meilleure réponse que j’ai eue à une telle review était une fille qui me disait qu’elle était Québécoise, et qu’au Québec, les règles sont différentes. J’ai commencé par rire – beaucoup –, puis je lui ai expliqué que non, cette règle-là n’est en aucun point différente entre la France et le Québec.

Car oui, vous l’aurez vu dans cet article, il y a bon nombre de différences entre le français de France et celui du Québec. Mais à la base, la majorité de ces différences en sont d’usage, d’habitudes, de traditions, pas de grammaire pure et dure. Par tradition, en France, vous ne féminisez pas président, mais personne ne peut nier que le féminin de président, c’est présidente, même si on ne l’utilise jamais. Il en est de même avec la plupart des règles de base, la grammaire, la ponctuation. Nos cultures respectives ont amené des petites modifications à la langue de chez nous, mais, à la base, d’un côté de l’océan comme de l’autre, c’est du français qu’on parle.

Pensez au français comme un arbre : il y a un gros tronc commun, mais chaque région, chaque patois est une branche différente, dans laquelle il y a des petites différences. Une branche ne peut pas dire à une autre qu’elle a tort ; elle peut simplement la laisser vivre à côté, quitte à l’ignorer si vraiment elle l’embête.

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© nelfe

Dans une certaine mesure, la langue qu’un auteur choisit pour écrire son histoire est un choix aussi personnel que son style. Tant qu’il respecte les règles de son français, même si ce ne sont pas les mêmes que celles d’un autre, il ne peut pas avoir tort. Et comme un lecteur peut ne pas aimer le style d’un auteur, il peut être rebuté par ses choix linguistiques. Mais, encore une fois, ça ne veut pas dire que ceux-ci sont faux.

Je sais que ce n’est pas demain la veille que j’arrêterai de recevoir des commentaires sur mes professeures – même si ce n’est que pour me dire « je sais que c’est accepté alors je ne peux rien dire, mais c’est moche » –, mais je tenais quand même à écrire cet article sur les variétés et les variations de la langue française. J’espère qu’il sera utile à quelqu’un, soit à un Français qui regarde le texte d’un Québecois avec perplexité, soit à un Québecois qui n’ose pas écrire avec son français.

Bookmarquez le permalien.

11 Comments

  1. Article très intéressant, je n’avais jamais réalisé qu’il y avait tant de différence (je ne m’étais jamais aperçue de cette féminisation, même si je savais pour les pantalons). En tous cas elles sont vraiment pas cools les reviews que tu nous as montrées, méchantes ytou :(

    • Merci ! Ça me fait rire, Catie sous toi dit exactement le contraire pour la féminisation et les pantalons 😀

      Et t’inquiète, pour les reviews, les deux premières disaient autre chose aussi, et la troisième, comme on dit si bien au Québec, « a s’est pris un char de marde » 😀

  2. J’ai appris tout plein de choses avec cet article ! Je savais qu’il y avait quelques différences, mais pas à ce point-là. J’utilise moi-même assez souvent quelques féminisations, comme auteure ou professeure, mais tu m’as appris un truc avec les pantalons. ^^ Et je plussoie LLB, les reviews que tu as cité sont vraiment pas cools. :/

    • Cool, contente que mon article ait servi à quelque chose ^^

      Et t’en fais pas pour les reviews, les deux premières c’est que des extraits, le reste des reviews était gentil, et la troisième, bin, elle a appris quelques leçons de grammaire le jour où elle a eu le malheur d’essayer de me donner des leçons 😀

  3. C’est très intéressant comme article ! Je trouve assez frappant que 2/3 reviews portent sur le fait que tu féminises les noms, et l’agressivité de ces reviews !
    Sinon, la règle des accents sur les majuscules… Je bosse dans un journal en ce moment et on met des accents sur les mots en majuscules (par exemple les mots-clés qui servent d’accroche à une brève). Quand j’ai demandé pour vérifier on m’a répondu « oui, tu peux mettre des accents, on est plus avec les lettres en plomb ». Du coup je me demande si cette règle (en tout cas dans la presse) vient pas de la difficulté qu’il y avait à imprimer des majuscules avec accent quand on était avec des imprimantes à l’ancienne, et qu’avec le numérique ça a changé ?

    • Merci ! Oui, les reviews sur la féminisation j’en ai souvent (j’ai d’ailleurs dû chercher loin pour celle des boxers, heureusement que je m’en souvenais bien encore !)

      Ah, c’est intéressant ! J’ai jamais su vraiment le pourquoi de cette règle des accents, mais ça me semblerait effectivement logique que ça ait à voir avec les anciennes imprimantes ou presses. Faudrait voir si des anciens imprimés québécois utilisaient les majuscules accentuées ou si ici aussi c’est « récent ».

  4. L’accent sur la majuscule est obligatoire. Il suffit d’ouvrir le Petit Robert pour s’en rendre compte ^^ (même si HPFF remplace inexorablement É par … :p)

    J’enchaîne avec ce par quoi j’aurais dû commencer : Merci pour cet article !
    Étant belge, je me trouve parfois face à des petits soucis de vocabulaire. Je déjeune le matin et je dine à midi. Si j’emploie ces termes dans un texte destiné à un lectorat francophone international, ça risque de poser des petits soucis de compréhension.
    Par contre, si l’action doit se dérouler sur le sol belge, j’emploierai les termes régionaux avec une note en bas de page.
    Je tiens tout de même à parler de serviette éponge et de serpillère et non d’essuie et de torchon.
    Endive, chicon, casserole, etc. sont des termes qui ne recouvrent pas les mêmes réalités des deux côtés de la frontières. J’ai eu parfois des petites discussions intéressantes avec mes correctrices sur des termes comme slip ou carpette. 😀

    Là où je me pose des questions, c’est quant à l’emploi de septante et nonante. Après tout, il ne faut pas avoir fait la Sorbonne pour comprendre de quoi l’on parle. Je suis un tantinet agacée quand j’entends certains de nos voisins du sud demander s’il s’agit bien de « soixante-dix » ou « quatre-vingt-dix » … là, je pense qu’il y a de la mauvaise volonté.

    Culottes et pantalons au pluriel, ça se disait chez nous aussi mais ça ne s’entend plus guère que dans les campagnes et chez les personnes âgées. Les deux nombres ont été un moment en concurrence et l’usage du pluriel s’est perdu. Des culottes se disaient surtout pour pantalons, le vêtement masculin. Il semble qu’en Suisse, le pluriel soit également usité.

    Les régionalismes ont quelque chose de savoureux et peuvent apporter un plus dans un texte.

  5. Ah, maintenant on peut faire des É sur HPF ! On peut plus faire de tirets ni de ligatures, mais bon XD

    Je suis super contente d’avoir ton opinion sur tout ça ! J’espérais que mon article puisse parler aussi à des non-québécois qui ont aussi un dialecte différent de celui de la France (en général), alors ça me fait plaisir, ton commentaire !

    Oui, septante et nonante me semble parfaitement compréhensible. Je les ai entendus utilisés en contexte que très rarement, mais je sais quand même ce que ça veut dire, alors les voir dans un texte me ferait peut-être sourire, mais je comprendrais sans problème. Donc ouais, il y a peut-être un peu de mauvaise volonté de la part de ceux qui te laissent ces commentaires. Comme ceux qui m’écrivent que « professeure c’est moche mais c’est accepté alors je dis rien ». Certes, alors pourquoi tu m’en parles ?

    Oui, c’est sûr que les régionalismes peuvent apporter une valeur ajoutée, mais encore faut-il avoir un public en fasse qui est prêt à les accepter. Je ne crois pas qu’on a tout à fait ce genre d’auditoire sur les HPF, c’est pour ça que j’essaie le plus possible de garder un vocabulaire « neutre ».

    • Tiens, un point que je n’ai pas aborder et auquel je dois faire attention quand j’écris, c’est l’emploi du verbe « savoir ». En Belgique, on l’utilise souvent dans le sens de pouvoir, être capable de, être en mesure de. Ce qui peut donner des malentendus cocasses avec les voisins d’Outre-Quiévrain.
      Certains disent que cet emploi n’est pas un belgicisme à proprement parler, mais un archaïsme, que la langue française employait le verbe savoir dans ce sens à l’époque du classicisme. Mais ça ne fait pas l’unanimité.
      Là aussi, je mets « pouvoir » dans un texte destiné à être lu par tout le monde, mais j’emploie « savoir » dans un dialogue belgo-belge, avec une note en bas de page. :)

  6. Même si cet article ne vise pas les régionalismes, il aborde la question du refus des académiciens d’admettre certains féminins alors qu’autrefois, ils existaient : http://www.buzzfeed.com/mariekirschen/oubliez-le-circonflexe-des-internautes-demandent-une-langue

  7. Oh 😮 Le bel article. Je lis cet article en étant auteur et lecteur habitué au français de France on va dire. ça m’est souvent arrivé de sursauter en lisant un texte face à certaines formulations qui me paraissaient fausses mais en même temps ne me gênaient pas. Sur ce genre de choses, je n’ose pas forcément faire la remarque ou alors je le dis avec mille précautions et après vérification de la règle.
    Désormais, je ferai vraiment attention avant de remettre en question certains aspects d’un texte.

    Pour ma part, j’aime cette diversité au sein d’une même langue et je suis plutôt curieuse et contente quand je tombe sur ce genre de perles. Après, comme tu l’expliques, il est parfois difficile de différencier une habitude de langage d’une vraie règle. Je me suis fait piéger par mes propres textes assez récemment en constatant que j’avais perdu en connaissance des règles de la langue française.

    Merci vraiment pour cet article intéressant mais nécessaire je pense.

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